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On a aussi défini l’être humain, depuis le développement
de l’économie, comme homo economicus, c’est à
dire qu’il se déterminerait en fonction d’un intérêt
individuel. Dans notre civilisation, il y a ce développement
égoïste, égocentrique et la recherche d’un intérêt
personnel. Un anthropologue historien a défini aussi l’être
humain comme homo ludens (le jeu). Nous aimons jouer, le goût
enfantin du jeu a été conservé par les adultes ;
nous aimons par exemple voir un match de foot. Le jeu est le contraire
de l’intérêt : dans les jeux, nous nous dépensons.
Il n’y a pas seulement la consommation mais aussi la « consumation » :
nous brûlons d’un feu plus grand ; et c’est
encore la poésie de la vie.
Le sens de cette complexité humaine nous donne la capacité
de comprendre autrui. Et si nous ne faisons pas des progrès personnels,
nous ne pouvons pas espérer avoir une vie un peu meilleure. Ce
qui empoisonne la vie, qui nous donne mille enfers quotidiens, c’est
l’incompréhension, par exemple dans un couple qui va se
disputer, entre parents et enfants, entre frères et sœurs,
entre collègues de travail, ... et aussi entre gens de cultures
ou de religions différentes.
Dans ce monde de communication multipliée où nous pouvons
téléphoner dans n’importe quel coin de la planète,
l’incommunication est de plus en plus grande malgré nos
moyens matériels et techniques parce que nous sommes de plus
en plus enfermés dans l’individualisme ; avant nous
étions enfermés dans notre culture, notre religion avec
leurs rites et leurs dogmes et nous ne comprenions pas ceux qui avaient
une autre culture ou religion. Aujourd’hui on comprend beaucoup
mieux les cultures d’autrui grâce au développement
des communications et des médias mais on comprend moins les personnes.
L’individualisme nous a amenés à nous donner toujours
le « beau rôle » et à reporter sur
autrui les erreurs. C’est le processus d’auto-justification
qui nous empêche de comprendre autrui.
Ce que les anglais appellent « self deception »
correspond à se mentir à soi-même : avant de
mentir à autrui, on se ment à soi-même. On se défoule
dans autrui et c’est dans autrui qu’on voit le mal !
On devient de plus en plus insensé. Je me fonde sur deux notions,
la première vient d’une pensée de Hegel : si
j’appelle criminel quelqu’un qui a commis un crime dans sa
vie, j’efface tous les autres aspects de sa personne, quoi qu’il
ait fait de bien pour l’enfermer dans cette notion de criminel.
Quand on est allé dans une prison, on s’aperçoit
que ces êtres qui ont commis des crimes ont des aspects non criminels
et sont capables de rédemption ; or, la formule d’Hegel
ne vaut pas seulement pour les criminels, en réduisant autrui
à ses pires aspects, on nie les autres. Comprendre autrui, c’est
comprendre qu’il peut avoir des défauts, des carences, des
lacunes, des mensonges, ... mais si nous nous regardons nous-mêmes,
est-ce que nous sommes parfaits ? N’avons-nous pas aussi des
carences, des manques, ... Si on se comprend mieux soi-même, on
comprend mieux autrui et c’est un pas complètement absent
de nos systèmes d’éducation. Comprendre c’est
comprendre la complexité d’autrui et notre propre complexité
personnelle. La deuxième chose revient à nouveau au problème
de la littérature, du cinéma. Quand vous regardez un film
de Charlie Chaplin, vous sympathisez avec ce vagabond ; mais quand
vous sortez du cinéma et que voyez un vrai vagabond, vous ne
le regardez même pas, vous le méprisez. Grâce au
cinéma, vous pouvez accéder à cette sympathie mais
quand vous retournez dans la « vie normale » vous
préférez être indifférents. De même
quand vous voyez le Parrain, vous voyez un chef de mafia, un criminel,
mais il n’est pas qu’un criminel et nous sympathisons avec
ses autres aspects, notamment dans ses rapports de famille. Ainsi nous
sommes beaucoup plus humains, beaucoup plus compréhensifs quand
nous sommes au cinéma, au théâtre, dans la lecture
d’un livre et puis nous redevenons inhumains dans la vie quotidienne.
Ne pourrions-nous pas faire en sorte que cette humanité, cette
compréhension que nous trouvons grâce aux arts, grâce
à la littérature, passent aussi dans notre vie quotidienne ?
Les grands artistes nous enseignent une vérité humaine
très profonde. Je prendrais deux exemples. Dans la Chapelle Sixtine
du Vatican, il y a une très belle fresque du dieu créateur
qui tend la main vers un Adam qui se réveille à la vie :
c’est Dieu qui va lui donner le souffle de la Vie. Or, Dieu est
entouré d’anges mais si vous regardez attentivement, il
tient enlacé une personne féminine qui n’est pas
un ange. Michel Ange a voulu dire, en transgressant sa religion, que
pour créer, il y a aussi besoin d’un principe féminin
en plus du principe masculin. Cet artiste révèle donc
un élément qui est caché dans la religion qu’il
est chargé d’illustrer. Quant à Beethoven, dans son
dernier quatuor, il a éprouvé le besoin d’écrire :
est-ce possible ? Est-ce que cette vie si douloureuse, si terrible
est possible ? Et il a répondu : oui cela doit être
possible ainsi. Ainsi il a uni la révolte avec l’acceptation.
C’est à dire, pour se révolter, il faut accepter
de vivre : accepter la vie mais se révolter contre les horreurs,
contre la barbarie de la vie.
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